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| de Tessières |
ÉCLAIRAGE
Vous êtes salarié et actionnaire de votre propre entreprise: vous
êtes privilégié! Car la participation au capital reste très
marginale dans notre pays. Même si des chiffres officiels ne sont
pas disponibles, certains observateurs estiment que moins de 1 pc
des travailleurs belges détiennent aujourd'hui une part du capital
de leur entreprise.
Pourtant, au niveau européen, les choses se mettent en place:
l'intéressement des travailleurs aux bénéfices et l'actionnariat
salarié concernent 19 pc des travailleurs de l'Union européenne,
soit au total 17 millions de personnes. Pour le Vieux Continent, les
enjeux sont considérables. «D'après des études économétriques
menées dans plusieurs milliers d'entreprises et dans des dizaines de
pays, il ressort que le système de l'actionnariat salarié a, en
moyenne, un impact positif de 2 pc sur la croissance annuelle des
entreprises. Lorsque l'on sait que les entreprises génèrent la
moitié de la richesse d'un pays, on arrive à la conclusion qu'un tel
système d'actionnariat salarié - s'il se généralise - pourrait créer
1 pc de croissance supplémentaire. A l'échelle de l'Europe, cela
représente plusieurs millions d'emplois», explique Marc Mathieu,
secrétaire général de la Fédération européenne de l'actionnariat
salarié et de son extension belge.
Et d'ajouter: «Il existe un lien démontré entre l'existence
d'un système d'actionnariat salarié et les performances de
l'entreprise, la productivité des travailleurs, la qualité de
l'emploi et même des considérations de santé publique! Ainsi, dans
des régions où l'actionnariat salarié est fortement développé, on
compte moins de divorce et un moindre absentéisme au
travail!»
Aujourd'hui, la Belgique est à la traîne par rapport à d'autres
pays européens comme la Grande-Bretagne, la France, l'Espagne,
l'Irlande, la Finlande ou l'Italie. Ne parlons même pas de l'écart
avec les Etats-Unis où 23,3 pc des salariés américains sont
actionnaires de leur entreprise. Alors pourquoi un tel retard? Tout
d'abord parce qu'il a fallu attendre la loi du 22 mai 2001 relative
«à la participation des travailleurs au capital et aux bénéfices»
pour voir émerger un cadre permettant de mettre un terme à plusieurs
décennies d'insécurité juridique.
Au bout de trois ans, force est de constater que le bilan est
mitigé, voire même carrément décevant. Six mois après l'entrée en
vigueur de la loi de mai 2001, le nombre d'entreprises belges qui
avaient donné la possibilité à leurs salariés d'en devenir
actionnaires n'était que de 160.
Et si certains des grands groupes cotés comme Dexia, Colruyt ou
Suez - où le personnel est devenu le troisième actionnaire en
importance - ont saisi la balle au bond, l'actionnariat salarié
reste l'exception dans le monde des PME.
Les raisons de ce flop relatif sont multiples. Certains invoquent
une loi dont la mise en pratique est lourde et source de rigidité,
certains employeurs étant effrayés à l'idée de devoir couler un tel
système d'actionnariat salarié dans une convention collective de
travail (CCT), ce qui n'est pas le cas pour les «stocks options».
Autre grief? Un cadre réglementaire trop général qui s'adapte mal à
deux cas de figure fréquents dans notre plat pays: celui de la
transmission d'une entreprise dont le patron fondateur a atteint la
limite d'âge et celui de la reprise par les salariés d'une
entreprise en difficulté. Sur ce dernier point, l'exemple espagnol
incite à la réflexion: là-bas, on parle de «Sociedades laborales»,
que l'on pourrait traduire par «société des travailleurs associés».
Le principe est simple: lorsque le capital privé fait défaut et que
la société est vouée à la faillite, les travailleurs se mobilisent
et profitent d'un certain nombre d'incitants, mis en place par les
pouvoirs publics, pour prendre le contrôle de leur entreprise.
Aujourd'hui, le phénomène touche en Espagne 17000 entreprises - le
plus souvent actives dans le secteur industriel - qui occupent plus
de 105000 personnes. Certes, le taux d'échec reste important
(environ 50 pc) mais si l'on rapproche ces chiffres à la Belgique,
on arriverait chez nous au sauvetage ou à la création de 4 à 5000
entreprises et d'environ 26000 emplois, soulignait récemment
«Syndicats», le journal de la FGTB.
Aujourd'hui, représentants politiques - tant au niveau fédéral
que régional, même si, assez bizarrement, les résistances sont plus
fortes au nord du pays -, patrons et syndicats semblent conscients
de la nécessité de dynamiser ce modèle de l'actionnariat salarié en
Belgique. Comment? «Du côté des PME, il convient d'évoluer vers
une plus grande transparence. Par ailleurs, l'actionnariat salarié
doit aller de pair avec une plus grande implication du personnel
dans la gestion de l'entreprise. Pas nécessairement via une présence
du personnel au conseil d'administration. Mais par exemple via une
représentation au sein du comité d'audit qui, lui, exercerait un
contrôle sur le conseil d'administration. Différents schémas peuvent
être envisagés en fonction de la taille de l'entreprise. Jusqu'à
présent, il n'existe en droit belge aucun mécanisme qui assure aux
travailleurs une participation directe à la gestion de la société
qui les emploie», explique Carl Leermakers, avocat chez DeBacker
Law Firm et auteur d'une étude intitulée «Promotion de
l'actionnariat salarié et transmission d'entreprise» réalisée à la
demande du ministre wallon de l'Economie, Serge Kubla. «Il
faudrait aussi avoir le courage de mettre en place les incitants
fiscaux et parafiscaux pour encourager le mécanisme d'actionnariat
salarié comme mode de sauvegarde des entreprises», explique-t-il
encore. Et l'avocat d'évoquer certaines pistes: exonération des
indemnités de licenciement en cas d'investissement dans une «société
de travailleurs associés», amortissement accéléré des actifs
transmis, exemption du précompte mobilier, précompte sur dividendes
à un taux de 15 pc pour tous les actionnaires, exonération d'une
partie des dividendes, taux réduit de l'impôt des sociétés,
cotisations sociales réduites pendant les mois de démarrage... Des
réflexions au menu du prochain gouvernement?
© La Libre Belgique 2004
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